Ce texte est extrait d’un petit recueil de nouvelles fantastiques,
écrit lorsque j’avais une vingtaine d’année. Comme la plupart des autres chapitres du recueil, il est très directement inspiré de rêves fait à la post-adolescence, d’ou son caractère quelque peu
« naïf ». J’ai pensé toutefois qu’il avait sa place ici, 20 ans plus tard, pour montrer toute la richesse symbolique et poétique que peut revêtir l’activité onirique, avec des messages
plutot clairs pour celui qui les attend, à tout âge de sa vie…
« C’était un soir d’hiver, Alexandre s’était donc mis en tête de rencontrer Dieu, dévoré par trop de questions sans réponses. Il avait pris sa voiture et errait dans sa ville natale qu’il
traversa en long, en large et en travers. Il se demandait bien si c’était la manière la plus adéquate de parvenir à ses fins, mais à défaut de meilleure réponse, il continuait à sillonner les
rues sans âme qui vive , mais en restant sur le qui-vive, prêt à une hypothétique rencontre.
Minuit venait juste de carillonner au clocher lorsque Alexandre parvint sur le parvis de l’église . A priori, c’était bien
dans ce type d’endroit qu’il avait le plus de chance de rencontrer son créateur. En fait, l’édifice religieux avait connu quelques boulversements depuis sa dernière et lointaine visite :
hormis le clocher de pierre s’élevant intact dans le ciel nocturne, la base avait été transformée en supermarché, d’allure caractéristique avec ses grandes baies vitrées et son éclairage
agressif. Le magasin était encore ouvert malgré l’heure tardive et quelques consomateurs effectuaient leurs dernières amplettes à la hâte.
Alexandre ne marqua pas de surprise excessive : il pensa qu’au fil des siècles les hommes se firent leur propre conception de
Dieu, choisissant dans les rayons de sa « nouvelle demeure » les articles et les idées qui lui convenaient. Ainsi, on trouvait dans ces « supermarchéglises » de la foi
sous cellophane (ou du foi ?), des idées pré-machées (ou du steack haché ?), des tranches de vies (ou des tranches de jambons gavées d’hormones et de colorants ?). Des concepts
bien droits, bien lisses, bien consensuels et très simples que l’on puisse comprendre (ou mâcher ?) facilement. C’était le prix à payer pour rendre accessible au plus grand nombre une
notion politiquement correct de Dieu, mais aussi doctrinaire, falsifiée et manipulatrice. Près de la sortie guettait le directeur (ou le prêtre ?), vétu d’une blouse blanche : il
remettait à chacun des clients un aspirine (ou une ostie ?), pour les soulager de leur maux terrestres…au moins jusqu’à leur prochaine visite.
Ecoeuré par tant de facticité, par cette « messe basse », Alexandre rebroussa chemin : de toute évidence, ce n’est pas
ici qu’il rencontrerait son divin créateur. Il remonta dans sa voiture, et par acquis de consience, décida de descendre derrière l’église pour voir ce qu’il subsistait des fondations d’origine.
Il emprunta une petite ruelle mal éclairée et entra dans une arrière-cour de l’église plongée dans l’obscurité car les lampadaires étaient trop éloignés. Il braqua ses pleins phares sur
cette face cachée dans l’espoir d’apprendre quelque chose sur l’adresse véritable du seigneur. Le double faisceau de lumière mis en évidence quatres grandes cavités de forme rectangulaire. On
aurait dit des cachots du moyen-âge auxquels on aurait retiré les portes. Eles étaient vides, pour la grande grande déception d’Alexandre, hormis de nombreuses toiles d’arraignées et une épaisse
couche de poussière. Vidées de toute substance divine, dans un triste état, ces cellules témoignaient du départ déjà ancien de son occuppant. Peut-être que Dieu n’avait pas admis le massacre
idéologique de son enseignement par les humains ? partant alors avec ses quatres évangiles et ses quatres vérités « sous le bras » ?
Constatant ce vide consternant de l’église officielle, Alexandre recula sa voiture et remonta la rue de la déception. Dieu aurait –il
définitivement quitté sa demeure ? ou plutot celle où les hommes avait voulu l’enfermer ? Ou donc le rencontrer alors si ce n’est point à l’église ?
Il gara sa voiture quelques rues plus loin pour marcher dans le centre historique de la vieille ville, « un peu d’air frais
me fera du bien » pensa t-il. Le quartier était désert en raison de l’heure tardive, Alexandre marchait au hasard des rues, absorbé dans la perplexité de ses pensées. Puis il emprunta une
petite rue étroite qu’il ne connaissait pas. Etrange ruelle « d’ailleurs »…les lampadaires en forme de lanternes jetaient une pâle lueur sur les pavés luisants, polis par des
siècles de piétinement et de circulation . Les maisons en encorbellement formaient un étau qui envelloppait l’artère dans une intimité étouffante.
Arrivé à la hauteur d’un porche au style très ancien, Alexandre s’arrêta net, sans vraiment savoir pourquoi. Il tourna la tête vers
une grande porte en bois massif que le porche abritait, sa solidité parraissait à toute épreuve. Un déclic, une révélation éclata en lui : il savait de manière certaine que derrière
cette porte se tenait Dieu « en personne ». Vivement impressionné, Alexandre resta figé quelques instants devant cette porte au style anachronique : combien d’années avait-il
attendu ce moment ? il n’aurait pas su le dire, il avait tant de questions à poser et surtout tant de réponses à obtenir de la part de celui qui sait tout, y compris l’avenir puisqu’il le
crée à sa guise. Tant d’incertitudes, de doutes rendaient sa vie chancelante, hésitante, et cette opportunité de tout savoir se présentait enfin à lui.
Il fut interrompu dans ses vagabondages métaphysiques par l’arrivé d’une homme à l’air fatigué mais serein, bien plus âgé que lui.
Dans sa main, l’inconnu tenait une énorme pierre translucide qui ne pouvait être qu’un diamant. Le joyau, admirablement taillé en multiples facettes étincellait dans la pénombre, sa forme ovoïde
n’était pas sans rappeller celle d’un obélisque. Un diamant d’une telle taille avait sans doute une valeur inimaginable. L’inconnu ignora complétement Alexandre et sans se soucier de sa présence,
il tendit la fabuleuse pierre précieuse devant la serrure, comme si elle faisait office de clef magique. Effectivement, un puissant rayon lumineux jaillit du joyau et rendit joyeux son
possesseur. Il y avait de quoi car la lourde porte en bois s’entrouvrit lentement en grinçant sur ses gonds et l’heureux élu s’engouffra dans l’antre divin, tout en jetant derrière lui le
précieux sésame. Un peu comme si la clef de pierre avaient rempli son unique fonction et n’avait plus d’utilité. Après tout, une telle réaction pouvait se comprendre, cet homme allait rencontrer
Dieu et plus rien d’autre ne comptait à ce moment là.
« Et moi ? » se dit Alexandre en surmontant son émoi. Il se pencha, et fébrilement, récupéra le magnifique bijou
intact, malgré sa chute sur les pavés. Un espoir fou l’envahit : « enfin mon tour ! je n’ose pas croire à une telle grâce ! ». D’une main tremblante, il approcha le
diamant contre la serrure, répétant scrupuleusement le geste de son heureux prédécesseur. Miracle ! le même rayon éblouissant permit à la porte de s’entrouvrir une seconde fois. Alexandre
aperçu fugitivement un homme vétu d’une longue tunique blanche. « surement un assistant de Dieu » pensa t-il. Mais, ô supeur, le bras droit du tout puissant referma vivement la porte
après avoir accordé un bref regard au joyau de pierre.
Profondément déçu, Alexandre réalisa par cette douche froide que cet échec avait une raison : « La pierre ne m’appartient
pas, elle contient sans doute la totalité des connaissances et des expériences vécues par cet élu de dieu. Tout le patrimoine d’une vie cristalisé par la souffrance, la patience, le travail, la
foi, en un diamant récompense qui ouvre les portes de l’illumination » . Il traina les pieds jusqu’à sa voiture, partagé entre la honte et la déception :
« Rencontrer Dieu à mon âge ? quelle prétention ! cet homme a vécu bien plus d’expériences que moi, il est surement bien plus sage ».
Sur la route du retour, il finit par trouver queques motifs de consolation : « Dieu m’a quand même délivré un message en
n’ouvrant pas sa porte : l’aboutissement n’arrive qu’au terme d’un long travail sur soi et avec les autres, il faut apprendre, il faut vivre, il n’existe pas de solutions toutes faites, de
recettes « miracles ». Chaque révélation est personnelle : chacun sa voie, chacun sa voix, chacun sa mission, chacun son but, chacun son destin et ses ordres
silencieux ».
Durant cette longue nuit de quête, Alexandre avait tiré les premières leçons de sa première « journée » qu’il ignorait
passer au dela des portes du rêve : Dieu n’ouvre pas à n’importe qui…ou du moins, pas n’importe quand…"
Christalain. 1990.